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144 heures de jouvence

Aller au sommaire —par Cyril A. Skinazy Read this article in English

En 1905 Upton Sinclair publie The Jungle. Le roman qui évoque la situation des ouvriers dans l’industrie de la viande et les conditions d’hygiène déplorables qui y sévissent connaît un immense succès, des tirages de plusieurs millions d’exemplaires et sera traduit en trente quatre langues. Six ans plus tard l’écrivain américain rédige un ouvrage dont le propos n’est pas moins révolutionnaire pour l’époque. Dans The fasting cure Sinclair relate sa conversion à la cure de jeûne, son édifiante conquête de la santé à travers la privation de nourriture.

Tout commence par une randonnée à dos de chevaux sauvages vers le Mont Hamilton en Californie. La femme qui chevauche à ses cotes et qui grimpe allégrement les collines lui conte une vie traversée de maladies et de douleurs physiques. Son actuelle santé resplendissante elle la doit à la pratique récurrente du jeûne absolu.

La conversation entre l’auteur et cette écuyère d’âge mûr au teint frais a lieu sous la pluie battante. Et alors que les randonneurs sont ballottés et lavés six heures durant par l’orage, la cavalière alerte avoue qu’elle n’a rien mangé depuis quatre jours.

L’écrivain à succès qui a souvent connu une condition physique chancelante trouve dans cet exemple frappant une raison d’espérer. L’occasion d’expérimenter lui aussi ce remède miracle lui sera donnée par l’un des pionniers de la conquête de la santé au Nouveau Monde, patron de presse millionnaire Bernarr MacFadden. Upton Sinclair sera l’un des premiers à s’initier à la cure de jeûne au MacFadden Sanatorium avec une telle satisfaction qu’elle tiendra lieu de révélation et lui inspirera son manifeste.

«Tout d’abord, il y eut un extraordinaire sentiment de paix et de calme, comme si chaque nerf fatigué du corps ronronnait tel un chat sous un poêle. Vint ensuite la plus ardente activité intellectuelle—je lisais et—je lisais et écrivais sans cesse. Et, pour finir, il y eut un désir des plus voraces pour le travail physique. Autrefois, j’étais parti marcher pour de longues promenades et j’avais escaladé des montagnes, mais cela avait toujours été à contrecœur et un peu comme par compulsion. Maintenant, après le nettoyage en profondeur du jeûne, je me prenais à aller au gymnase et faire des exercices qui auparavant m’auraient littéralement brisé le dos, et je le faisais avec un engouement intense, et avec des résultats étonnants. Les muscles se mettaient à ressortir passablement du corps; je découvrais soudain la possibilité de devenir un athlète».

Dans sa longue histoire, le jeûne comme moyen thérapeutique a connu des fortunes diverses. Il a sans doute été mieux considéré dans l’antiquité qu’à l’époque moderne. L’Égypte ancienne le tenait même pour une nécessité impérative et Pythagore lors de son voyage au pays des pharaons l’avait adopté et pratiqué, tout autant qu’Hippocrate. Mais au xixè siècle en Europe comme en Amérique l’abstinence nutritionnelle, loin d’être considérée comme un moyen de maintenir et recouvrer la santé, devient l’objet d’un féroce combat par les tenants de la médecine allopathique. Les 40 jours de jeûne réalisés par le docteur Henry Tanner devant un aréopage de médecins sceptiques voire carrément hostiles cristallisent parfaitement les enjeux de la pratique.

Le livre de Thierry de Lestrade, «Le jeûne, une nouvelle thérapie?» tiré du documentaire éponyme diffusé sur Arte, montre à travers de nombreuses expériences menées dans des pays dominés par le dogme de la chirurgie et de la pharmacopée, l’efficacité indiscutable du jeûne. Les plus mémorables sont les rémissions spectaculaires obtenues par Yuri Nikolaev en Russie sur des pathologies mentales considérées comme incurables, ou celles de Valter Longo a USC (University of Southern California) d’abord sur les levures, puis sur des souris dont le biologiste constate un net allongement de la vivacité et de la durée de la vie en cas de privation de nourriture, ainsi qu’une meilleure aptitude à résister aux traitements chimiques de maladies dégénératives.

Une expérience fulgurante

C’est par une belle journée de juin que j’arrive à Aix en Provence. Laurent, solide carrure, épaisse chevelure argentée retenue par un catogan et teint hâlé est venu me chercher à la gare. À présent, à bord de sa Saab vintage nous roulons vers Bras d’Asse et la glace se rompt aisément. Je ne manque pas de l’interroger sur l’âge et le profil familial des participants à ce stage de jeûne et randonnée qui doit nous réunir pour une semaine. «Tous âges à partir de la vingtaine» me dit mon nautonier, «des couples autant que des célibataires». Souvent des gens—me précise-t-il—qui viennent dans une période de remise en question de leur vie privée ou professionnelle».

Après avoir longé un dernier champ de lavande, la grosse berline grimpe un sentier caillouteux qui mène à un ensemble de bâtiments joliment rénovés, côtoyant quelques murs en quête d’une nouvelle jeunesse.

Après m’être installé dans l’une des chambres en étage, immaculée et confortable, je fais la connaissance de mes condisciples autour d’un breuvage aux vertus radicales: un plein verre d’eau mêlé d’une bonne dose de chlorure de magnésium à boire impérativement en entier. À l’heure ou j’écris ces lignes cela reste bien au delà de la privation de nourriture ou des longues marches dans la chaleur caniculaire, le souvenir le plus «cruel» de mon expérience.

Une fois cette épreuve de purgation passée il m’est donné de vivre la plus formidable aventure intérieure, hygiénique, philosophique, sociale et humaine que l’on puisse imaginer. Ce jeûne de presque six jours complets est un véritable voyage quantique dont je peux éprouver l’effet régénérateur au cœur même de mes cellules et de mon mental.

Le nettoyage de l’organisme jusque dans les dernières demeures du sang n’est pas un vain mot. Foulée après foulée, dans les sentiers de montagne mon métabolisme puise à chaque respiration profonde et dans tout le superflu corporel de quoi se sustenter, alors que de puissants mécanismes de régénérescence se mettent en œuvre. Cet air embaumé de pin et d’herbes sauvages qui traverse mes poumons, clarifie mon esprit, abolit le temps et la chronologie. Même si sur les paliers à flanc de colline je suis parfois au bord de l’asphyxie, je ressens cette épreuve comme une véritable bénédiction car je sais le bien être qui s’ensuivra après avoir goûté la fraîcheur d’un torrent ou plus tard celle de la piscine. Et le bouillon de légumes, sujet de multiples plaisanteries gastronomiques n’entravera pas ma bonne humeur, ni celle de mes compagnons.

Je dois souligner que la réussite de cette aventure tient autant au protocole éprouvé, sans danger sur des organismes sains, qu’au savoir-faire de nos amphitryons Sandrine et Laurent qui savent allier fermeté, souplesse, enthousiasme et humour.

La disparition miraculeuse de douleurs articulaires, la vivacité physique et intellectuelle, un regain accru de confiance en mes capacités qui ont suivi cette semaine d’intense purification n’ont pas effacé l’atmosphère joyeuse et solidaire d’une aventure que je souhaite vivement renouveler et qui m’apparaît comme une pratique d’hygiène de vie, essentielle.

Une mention spéciale à mes chaleureux compagnons d’aventure: Nicolas, Yaëlle, Ingrid, Gilbert, Catherine, Pascale, Sandra, Chantal et Olivier.

—par Cyril Aslan Skinazy

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