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Mythology

L’histoire du premier végétarien moderne

Aller au sommaire —par Marta Zaraska Read this article in English

Kouros et cavaliers —dessin de Marion Legouy

Il y a deux mille ans vivait un homme qui pouvait marcher sur l’eau et guérir les malades.

C’était un homme à la fois serein et de grande sagesse. Le bruit courait même à son sujet qu’il était mort et s’était réincarné. Son nom était Pythagore.

De nos jours, ce que les enfants apprennent de Pythagore c’est son fameux théorème des triangles a angles droits: vous vous souvenez certainement de l’équation a²+b²=c². Pythagore fut aussi le premier à suggérer que la Terre était ronde et que la lune réfléchissait la lumière du soleil.

Mais l’œuvre de sa vie ne se limitait pas à sa seule connaissance des mathématiques et de l’astronomie, même si marcher sur l’eau était plus une légende qu’une aptitude véritable. Les gens disait que Pythagore faisait impression: Il était grand et beau. «Pareil à un Dieu» disaient certains. Une rumeur le présentait même comme le fils d’Apollon et le petit-fils de Zeus en personne. En outre ce qui le distinguait, c’était sa façon de s’habiller: il s’habillait de robes et de pantalons blancs, un style inhabituel, depuis que pratiquement personne dans la Grèce du sixième siècle avant JC ne portait de pantalons.

Cependant, ce n’est ni son apparence ni ses choix vestimentaires qui firent de lui un exclu autant qu’un sujet de moquerie pour de nombreux auteurs de comédie. La raison—au moins l’une d’entre elles—fut son régime alimentaire.

Si vous viviez à Paris vers 1650 ou à Londres aux environs de 1830, et que vous aviez décidé d’arrêter de consommer de la viande, vous n’auriez pas dit à vos amis que vous étiez en train de devenir végétarien. Vous leur auriez vraisemblablement dit que vous deveniez Pythagoricien. Avant que le mot végétarien ne soit inventé au xixè siècle c’était le nom de Pythagore qui était utilisé pour décrire un régime excluant toute chair animale.

Pythagore croyait en la métempsycose, la transmigration des âmes. Lors de votre existence vous pouviez naître humain, mais lors de la suivante vous pouviez aussi bien finir en cochon et être abattu pour du jambon. Selon une légende, Pythagore aurait un jour cessé de battre un chien parce que dans les jappements de l’animal il avait reconnu la voix d’un ami cher.

Si les âmes véritablement migraient des humains vers les animaux, comment quiconque pouvait toucher de la viande? Que se passait-il si le steak présent dans votre assiette était constitué de votre arrière arrière grand-mère? Pour éviter de tels risques Pythagore et ses disciples observaient une diète simple à base de pain, de miel et de légumes, une diète qu’il croyait plus saine qu’un régime carné (comme l’a démontré plus tard la science il avait sans doute raison). Pour Pythagore, comme pour la plupart des végétariens jusqu’à récemment, s’abstraire de la viande n’avait que peu de rapport avec le bien-être animal. Ce n’était pas pour elles, les autres créatures. C’était avant tout pour nous, les humains et combien être cruel impact affecte notre psyché.

Aussi intelligent qu’il fut, Pythagore ne fonda pas tout seul ses conceptions diététiques. Il avait été largement influencé par les prêtres de l’ancienne Égypte, ou le concept de rejet volontaire de la viande avait cours depuis cinq mille ans déjà. Il y avait certainement eu aussi des échanges d’idées entre Pythagore et ses illustres contemporains: Buddha et Mahavira (le réformateur du Jaïnisme). C’est sans doute plus qu’une coïncidence si les existences de ces grands philosophes se sont chevauchées et si leurs enseignements furent au diapason. Mais bien que tous croyaient en la transmigration des âmes et prêchèrent l’abstinence de chair animale, Buddha et Mahavira entreprirent de changer l’Asie alors que Pythagore et ses étudiants demeurèrent l’objet de railleries.

En conséquence pourquoi la consommation de viande a-t-elle persisté en Grèce? Le végétarisme a-t-il échoué parce que le nom de Pythagore n’était pas associé à une religion comme le Bouddhisme ou le Jaïnisme? Peut-être. Il a sans doute aussi échoué parce que dans la Grèce antique la viande était consommée lors de festivités publiques qui cimentaient la société et dire non à la chair sacrificielle excluait de facto les Pythagoriciens: rejeter la viande c’était rejeter tout le système de la cité. La consommation de viande a certainement persisté en Grèce parce qu’il n’y avait pas d’empereur végétarien pour soutenir le mouvement abstentionniste de la manière dont le célèbre régulateur, Asoka, soutenait les enseignements de Bouddha.

En outre, a l’époque de Pythagore, la viande était considérée en Grèce comme l’aliment suprême des muscles herculéens, le carburant d’élection pour renforcer les performances des athlètes bien aimés—certains d’entre eux étant même presque exclusivement carnivores. Le lutteur Milo de Croton, par exemple, était connu pour consommer l’équivalent de dix kilos de viande par jour. Les anciens grecs tout comme les étudiants de Paul Rozin a l’université de Pennsylvanie croyaient «que vous êtes ce que vous mangez». Ils pensaient que consommer la chair d’une hirondelle était un remède contre l’insomnie et concluaient tout autant que manger du sanglier pouvait rendre un athlète fort. Mais l’élément qui joua en faveur de la romance grecque pour la viande fut probablement que les nourritures végétariennes des anciens méditerranéens n’étaient pas aussi appétissantes que celles servies en Inde, avec toutes leurs épices, leurs légumes et leurs fruits. De notoriété publique les épigones et successeurs de Pythagore se contentaient d’un quignon de pain, d’eau fraîche rehaussée d’un soupçon de vin tandis qu’en Inde les légumes mijotés aux épices étaient servis sur du riz parfumé accompagné de lait caillé aromatisé, de caramel au safran et de doux gâteaux à la mangue et à la grenade.

En dépit des enseignements de Pythagore, la consommation de viande a prévalu en Grèce, et tout au long de l’Antiquité, le végétarisme en Europe fut une philosophie élitiste, un territoire de réprouvés. Dans la Rome des gladiateurs, le végétarisme était l’apanage des radicaux, ceux qui rejetaient le status quo. Si vous vouliez rester à l’écart des ennuis, il était préférable de dissimuler votre idéologie végétarienne sous un pavé de viande dans votre assiette. C’est ce que firent Sénéque, et le poète Ovide. Juste pour être en sécurité.

Extrait de Meathooked: L’Histoire et la Science de notre obsession pour la viande, vieille de 2,5 millions d’années par Marta Zaraska. Disponible sur Basic Books, membre du Groupe Perseus Books. Tous droits réservés © 2018, traduit par Cyril Skinazy.

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